Entrevue avec un capitaine de remorqueur

REPÈRES ta carrière (Entrevues)
31 octobre 2023
François Harvey - Capitaine de remorqueur

Le transport maritime, que ce soit pour des passagers, des marchandises et des chercheurs, est un domaine qui peut nous paraître bien mystérieux. Le travail des remorqueurs est un aspect encore plus intrigant du milieu maritime. François Harvey a un parcours bien rempli sur les navires et il nous fait découvrir sa profession à titre de capitaine de remorqueur pour le Groupe Océan. 

François Harvey
Capitaine de remorqueur
Groupe Océan
Question
Comment avez-vous choisi votre profession et quel a été votre parcours?
Réponse

Je suis né dans une famille de capitaines de bateau. Ayant un père, un grand-père et un arrière-grand-père ainsi que des oncles capitaines, j’ai donc été mis en contact avec le milieu maritime très jeune. Même à l’école primaire, dans la classe, j’avais vue sur le fleuve et le quai, donc je regardais mon père travailler et les bateaux arriver et partir. Comme j’ai commencé très tôt, je m’y connaissais déjà beaucoup en navigation sans même avoir suivi de formation. J’ai décidé de diversifier mes compétences et d’étudier l’administration au cégep et à l’université pour pouvoir aussi collaborer à l’entreprise familiale. 

Après mon baccalauréat, je suis allé à l’école de marine à Rimouski pour obtenir mon diplôme d’études collégiales en navigation ainsi que mon brevet de capitaine délivré par Transport Canada. J’ai administré l’entreprise familiale pendant de nombreuses années tout en étant capitaine sur le navire de croisière de l’entreprise et au fil du temps j’ai remarqué que c’est sur les bateaux que je suis réellement moi-même. Quand nous avons fermé l’entreprise familiale de croisières, je suis resté capitaine. J’ai travaillé quelques années à l’extérieur de ma région pour la Société des traversiers du Québec, j’ai aussi été directeur de la traverse à Sorel et j’ai été capitaine de traversiers pour la Société de transport de Québec. Ensuite, j’ai eu l’opportunité de revenir vers la maison à Trois-Rivières et d’être capitaine de remorqueurs pour Groupe Océan. Après un stage de quelques semaines, un capitaine de navire peut devenir capitaine de remorqueur. C’est un poste de capitaine assez différent, car il n’y a pas de transport de passagers comme sur les traversiers et les navires de croisière. Le capitaine de remorqueur doit faire beaucoup de manœuvres et agir sous pression pour réussir ses tâches et il intervient comme représentant de la compagnie auprès des clients maritimes. 

Question
À quoi ressemble le travail d’un capitaine de remorqueur?
Réponse

Un capitaine de remorqueur doit passer du temps à bord pour gérer les aspects de réglementation comme les exercices d’urgence, la vérification des documents, la correction des cartes marines, l’inspection des équipements de travail, l’assurance que l’équipage est en mesure de travailler, la collaboration aux inspections avec les inspecteurs, et autres tâches opérationnelles.  

Ensuite, on doit accomplir nos mandats pour nos clients. Ces clients sont les bateaux qui arrivent au port ou le quittent. Nous devons faire des manœuvres avec le remorqueur, qui est comme un tracteur des mers, afin d’accompagner les bateaux. On est en constante communication avec le pilote du Saint-Laurent à bord pour synchroniser nos actions. 

Le service est offert 24 h sur 24, donc je peux être appelé à tout moment pour monter à bord où travaille un équipage composé d’un capitaine, de deux matelots et d’un mécanicien. 

Chaque port ou compagnie peut avoir un fonctionnement différent, mais ici, au port de Trois-Rivières, je travaille deux semaines où je me rends disponible selon les besoins, suivi de deux semaines de congé. 

Le travail est découpé en niveau de priorité, où les demandes de priorité 1 sont plus exigeantes, moins routinières et peuvent aussi être plus éloignées du port d’attache. Ces activités peuvent être requises, par exemple si un navire s’échoue, est dans une situation complexe ou est en danger. Le défi s’en trouve plus élevé et il faut prendre des risques calculés. 

Question
Qu’est-ce que vous aimez le plus de votre profession?
Réponse

Tout ce qui est relié aux demandes de priorité 1, quand le risque est plus élevé et la situation plus complexe, c’est cet aspect qui est ma motivation parce que chaque mandat est une aventure! Par exemple, il peut arriver qu’à l’aide de notre remorqueur qui parait si petit, on ait à arrêter un gros navire qui arrive trop vite vers le port. Les manœuvres sont complexes et nécessitent des actions rapides. Il faut être un peu cowboy dans nos actions et aimer fonctionner sur l’adrénaline. J’aime aussi les défis que nous apportent les conditions météorologiques. Travailler par un bel après-midi ensoleillé avec peu de vent, c’est assez relax même si ça demeure un travail. Par contre, manœuvrer dans un brouillard épais ou des tempêtes, ça ajoute au défi! 

Question
Quels sont les aspects négatifs de votre travail?
Réponse

Le travail de capitaine de bateau nous demande d’être en quelque sorte le « directeur » du bateau. Donc nous avons une responsabilité de gérer et motiver les équipes à bord ainsi qu’à résoudre les problèmes inhérents. Il faut savoir imposer les contraintes, livrer les messages moins faciles à recevoir, veiller au bon fonctionnement de l’équipage et accompagner le personnel en fonction de son niveau d’expérience. C’est un aspect qui me demande un peu plus d’énergie au travail, mais avec les années d’expérience cela devient plus naturel et on tisse de bons liens avec les autres.  

Un autre aspect qui peut être perçu comme négatif pourrait être l’horaire de travail. Étant disponible 24 h sur 24, il faut être en mesure de bien vivre avec l’impossibilité d’avoir un horaire de sommeil stable. Si je suis appelé pour un mandat très tôt en journée et que j’en fais un autre vers la fin de journée, il m’arrive de voir le lever et le coucher de soleil dans une même journée. J’en profite pour apprécier la nature dans toute sa beauté et entre les deux périodes de travail j’ai le temps de revenir me reposer ou de faire mes activités quotidiennes. Pour moi, c’est un aspect positif, mais ça peut être différent pour d’autres personnes. 

Question
Quels sont les aspects méconnus de votre profession?
Réponse

Le métier est beaucoup plus risqué que ce que le public peut en penser. Les gens ont la vision des remorqueurs qui accompagnent les bateaux au port, mais la responsabilité du capitaine est très élevée dans toutes les manœuvres. On doit vivre avec des risques énormes, déplacer notre remorqueur dans des endroits restreints, faire du déglaçage entre les bateaux et le quai, et parfois même éteindre des incendies sur les bateaux à l’aide des canons sur notre remorqueur. Nous effectuons de la navigation hors norme, parce que nous devons le faire pour nos mandats. Il faut être un peu rebelle et avoir d’excellentes habiletés de manœuvre, car notre remorqueur est sujet à être brisé ou écrasé et les erreurs peuvent être très graves. Il faut être prêt à naviguer en dehors des règles habituelles, par exemple quand les autres bateaux doivent demeurer à l’ancre par temps d’épais brouillard, il arrive que nous devions sortir, aller nous accoster sur des navires en marche en ne pouvant même pas les voir, uniquement en nous guidant avec le radar. 

Question
Constatez-vous une évolution de votre métier depuis que vous avez commencé à l’exercer?
Réponse

Il y a eu une nette évolution dans la sécurité et la prévention au niveau du matériel et des procédures. Il y a aussi une meilleure prise en compte des conditions qui s’est installée et qui se traduit par un grand respect des périodes de repos prescrites. D’un côté matériel, il y a eu des évolutions technologiques majeures concernant le système de propulsion des remorqueurs. Les remorqueurs les plus avancés technologiquement (propulseurs azimutaux, propulseurs « Voith-Schneider ») nous permettent de faire des manœuvres en solo qu’il ne serait pas possible de réaliser avec un remorqueur conventionnel qui travaille seul. 

Question
Qu’est-ce que vous diriez à quelqu’un qui désire faire ce choix de carrière?
Réponse

Pour les gens qui veulent progresser dans cette carrière, il y a de tout! Autant pour les traversiers, les croisières, les bateaux de recherche et les remorqueurs. Pour toutes les professions dans la marine, avec une formation de niveau secondaire ou collégial, l’emploi est assuré et offre d’excellentes conditions dès l’embauche. Des postes sont ouverts et la demande est grande, autant pour les capitaines, les matelots et les mécaniciens. Ces emplois permettent de travailler au Québec ou d’aller explorer la planète! Il y a beaucoup d’avancement possible et des opportunités avec des entreprises diverses qui nous permettent de changer de région et de milieu de travail selon le rythme de vie que l’on veut adopter à divers moments de notre carrière. 

Pour s’y plaire à titre de capitaine de remorqueurs, il faut aimer l’aventure, aimer changer d’air et de contexte, donc ne pas être attaché à la routine. Il faut une bonne capacité d’adaptation pour travailler avec des horaires qui sont moins communs, mais qui offrent de belles périodes de congé pour profiter de sa vie personnelle. Il faut être capable de s’adapter en temps réel, à son embarcation et à la situation, être capable de réagir rapidement et être analytique dans nos actions. Ce métier demande d’avoir une bonne dose de sang-froid. C’est un métier qui n’est pas facile, mais par lequel on développe beaucoup de confiance en soi.  

Entrevue réalisée par Annie Bédard